Récit d’un habitant d’un petit village de la Marche d’Emeraude, pendant la guerre de la Tempête Sanglante. Archives du Choeur des Labeurs. La guerre durait depuis des générations, maintenant, mais elle n’avait jamais encore directement marqué notre petit village reculé dans les plaines de la Marche d’Emeraude. Oh bien sûr nous avions eu notre lot de pillards errants, comme dans tout conflit qui se prolonge, et parfois dû affronter quelques unes des étranges créatures venues des Plans, mais la Tempête Sanglante n’était pour nous qu’une menace lointaine et abstraite.
Jusqu’à ce jour.
Le soleil ne s’était pas levé. L’aube était grise, teintée d’une lueur verdâtre et la pluie glacée qui tombait sans discontinuer avait une odeur saumâtre. Au-dessus de la mer des nuages plombés s’amassaient, comme pour annoncer une tempête. Nous avions décidé de laisser nos bateaux au port et de ne pas aller pêcher.
La tempête ne vint pas. Au lieu de cela, une sorte de tourbillon se forma au-dessus des terres, étrangement immobile. Le vent se leva, humide et froid, d’une violence à faire reculer un cheval. Et les créatures d’Akylios commencèrent à attaquer.
Pendant des heures nous avions repoussé vague après vague de ces horreurs gluantes, sans savoir que cela ne cesserait que si la convergence planaire qui leur ouvrait la voie vers notre monde était neutralisée. Nous commencions à être submergés, nos rangs affaiblis par les blessés et la fatigue, et certaines des créatures avaient réussi à franchir le mur de protection qui entourait notre village. La bataille était générale, jusque dans les maisons, et les premières victimes tombèrent de notre côté.
C’est alors qu’ils arrivèrent.
Je me tenais à la porte principale, avec une poignée d’autres défenseurs. Nous n’étions pas des soldats de métier, mais nous étions correctement armés et nous savions nous battre, contrairement à ceux qui tentaient de se débarrasser des créatures qui avaient réussi à passer notre barrage.
Le son d’une cavalcade me fit lever les yeux vers la route, où déboulaient plusieurs dizaines de cavaliers. Troupe hétéroclite, menée par un colosse bleu qui brandissait une masse crépitant d’éclairs. Ils fonçaient droit sur nous, et je crus ma dernière heure arrivée quand le géant sauta de sa monture et leva sa masse. Quelques secondes plus tard, nos assaillants gisaient morts à mes pieds, et le colosse me saluait en souriant. Je n’avais encore jamais vu de bahmi, mais je ne devais jamais oublier celui-là.
Derrière lui, la troupe s’était arrêtée, et une silhouette mince en armure ouvragée avança sa monture, une bête élancée aux longues jambes et aux cornes effilées. La voix féminine qui sortit de sous la visière de son casque était tranchante comme un couperet.
« Laissez une dizaine d’hommes ici pour faire le ménage, les autres avec moi à la faille ! »
Elle fit demi-tour, et je vis le corbeau posé sur son épaule s’envoler et se transformer en un oiseau de feu de plusieurs mètres d’envergure. Un cri de guerre sauvage jaillit des gorges des cavaliers, qui s’élancèrent derrière leur général, nous laissant médusés en compagnie de ceux des leurs qui devaient assurer notre protection.
Quelques heures plus tard, le calme était revenu, et nous faisions la connaissance des Ravens. Ils restèrent quelques jours dans le village, le temps de soigner leurs blessés et les nôtres.
Le grand bahmi qui m’avait tant effrayé se révéla être un érudit qui passait une bonne part de son temps à converser avec les sages les plus âgés de notre communauté et avec notre guérisseuse. Il consignait avec soin leur savoir, et partageait le sien, qui semblait immense.
Un petit groupe d’ingénieurs répara nos machines endommagées, y apportant quelques améliorations, et tandis que leur forgeron travaillait avec moi à la forge, il me racontait leurs voyages et leurs combats.
La générale était une elfe d’un genre que je n’avais jamais vu, une kelari d’après ses hommes, mais pour moi tous les elfes étaient des êtres à part, mystérieux et hautains. Elle venait le soir autour du feu de camp comme les autres, mais contrairement à ses hommes qui buvaient, festoyaient et dansaient avec nous, elle restait stricte et silencieuse, comme une sentinelle. Je n’entendis jamais le son de sa voix hormis quand elle donnait des ordres.
La troupe bariolée des Ravens ne ressemblait à aucune armée. On y croisait toutes les races, et contrairement aux inimitiés que notre barde nous rapportait quand il revenait avec son chariot de son voyage mensuel vers les grandes cités, tous ici semblaient cohabiter amicalement. Quelque chose soudait ces hommes et ces femmes si différents les uns des autres, quelque chose qui dépassait leurs querelles personnelles ou leurs opinions divergentes. Je vis un nain et un bahmi se saouler à en tomber raides pour déterminer lequel des deux battrait l’autre en terme de résistance. Je vis des joutes impitoyables pendant qu’ils s’entraînaient, n’hésitant pas à user d’insultes pour provoquer leur adversaire et lui faire perdre le match. Les bagarres n’étaient pas rares l’alcool aidant. Mais ensuite tous se rejoignaient autour du feu pour rire ensemble. Et quand il fallait agir, ils redevenaient instantanément un groupe discipliné à l’efficacité redoutable.
Quand ils partirent enfin, nous avions beaucoup appris, et nous nous sentions plus forts pour faire face aux menaces à venir.